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CAN 2025 : Entre éclat infrastructurel et naufrage institutionnel, les dessous d’une finale chaotique

Rabat, 18 janvier 2026.

Ce qui devait être l’apothéose du football africain et la vitrine du « Soft Power » marocain avant le Mondial 2030 s’est transformé en un psychodrame continental. Si le Sénégal a décroché sa deuxième étoile au terme d’une finale irrespirable (1-0), le tournoi laisse derrière lui un sillage de polémiques : arbitrage défaillant, coulisses politiques opaques et failles organisationnelles majeures. Enquête sur une finale où le sport a failli basculer dans le fait divers.

Le football africain est un paradoxe vivant. D’un côté, une qualité de jeu qui tutoie les sommets mondiaux ; de l’autre, une gestion institutionnelle que le journaliste d’investigation Romain Molina qualifie de « kermesse » permanente. La finale de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, opposant le Maroc, pays hôte, au Sénégal, tenant du titre moral, a résumé en 120 minutes toute la complexité d’un continent en quête de reconnaissance, mais encore entravé par ses vieux démons.

Le miroir aux alouettes : L’excellence des infrastructures face au chaos sécuritaire

Sur le papier, le Maroc avait réussi son pari. Comme le souligne Xavier Barret (France 24), le royaume chérifien a déployé des moyens colossaux : TGV, complexes hôteliers de luxe et stades aux normes FIFA. La Coupe du Monde 2030, co-organisée avec l’Espagne et le Portugal, semblait déjà là. Pourtant, dès la veille de la finale, le vernis a craqué.

L’arrivée de la délégation sénégalaise à Rabat a donné le ton. Faute d’une escorte policière suffisante, le bus des Lions de la Teranga s’est retrouvé bloqué au milieu d’une foule incontrôlable. « Mes joueurs étaient en danger », a fustigé Pape Thiaw, le sélectionneur sénégalais. Ce manque de rigueur sécuritaire, indigne d’une finale internationale, a préfiguré l’ambiance électrique du stade Prince Moulay Abdallah.

Les 15 minutes où la CAN a vacillé

Le match, d’une intensité technique rare entre les deux meilleures nations du continent au classement FIFA, a basculé dans l’irrationnel à la 90e minute. En l’espace de quelques instants, le football a laissé place à une « décomposition psychologique », selon les termes de Romain Molina.

Tout commence par un but refusé à Ismaïla Sarr pour une faute préalable de Pape Gueye sur Achraf Hakimi. Dans la foulée, l’arbitre congolais Jean-Jacques Ndala accorde un penalty au Maroc à l’ultime seconde. C’est l’étincelle. Les bancs de touche explosent, des supporters sénégalais tentent d’envahir la pelouse et des affrontements éclatent en tribune de presse.

Le geste est historique : Pape Thiaw ordonne à ses joueurs de quitter le terrain. « C’était un sentiment d’injustice totale », rapporte Le Parisien. Il aura fallu toute la maturité de Sadio Mané, leader charismatique, pour ramener ses troupes au combat et éviter un forfait qui aurait entaché l’histoire du football africain. La suite appartient à la dramaturgie du sport : Brahim Diaz, l’étoile du Real Madrid, s’élance pour le penalty de la victoire et tente une Panenka… captée par Édouard Mendy. Un tournant psychologique fatal pour les Lions de l’Atlas.

La « Guerre de la Serviette » : Le grotesque comme arme de déstabilisation

Au-delà des erreurs d’arbitrage, cette finale restera marquée par une polémique surréaliste surnommée « l’affaire de la serviette ». Sous une pluie battante, les gardiens ont besoin de gants secs pour maintenir leur adhérence. Xavier Barret raconte sur France 24 comment des ramasseurs de balles marocains ont systématiquement tenté de voler la serviette d’Édouard Mendy pour le handicaper.

La scène a atteint des sommets d’absurdité lorsque le gardien remplaçant du Sénégal, Yvane Diouf, a dû passer la seconde période debout à côté du poteau, non pas pour s’échauffer, mais pour monter la garde devant une serviette de toilette. Des images montrent même Ismaël Saibari, joueur marocain, s’interposer physiquement pour empêcher le gardien sénégalais de s’essuyer les mains. Ces méthodes de « déstabilisation de quartier », indignes d’un tel niveau de compétition, ont sérieusement écorné l’image de l’organisation marocaine.

La CAF : Une institution exsangue et sous influence

Pour Romain Molina, ces incidents ne sont que les symptômes d’une maladie plus profonde : la faillite de la Confédération Africaine de Football (CAF). Le journaliste dénonce une instance où les textes ne sont plus appliqués. « Le secrétaire général actuel exerce sans droit légal, sa dérogation ayant expiré en octobre dernier », révèle-t-il.

Plus inquiétant encore, Molina évoque des rapports internes faisant état de « faux bilans financiers » et de millions d’euros d’écarts. Dans ce vide institutionnel, l’arbitrage devient une variable d’ajustement politique. Xavier Barret confirme cette analyse en soulignant le manque d’indépendance des arbitres, souvent laissés seuls face aux pressions des fédérations puissantes.

Le Sénégal, champion de la résilience

Sportivement, la victoire du Sénégal (1-0 après prolongations sur un missile de Pape Gueye) est celle de la stabilité. Contrairement au Maroc, qui semble parfois s’effondrer sous le poids de la pression populaire et politique, le Sénégal a construit son succès sur la continuité.

Le groupe, bien que privé de son capitaine Kalidou Koulibaly (suspendu), a montré un « vécu collectif » supérieur. Cette maturité sera leur meilleur atout pour la prochaine Coupe du Monde, où ils affronteront la France au premier tour. Xavier Barret prévient : « Ce Sénégal-là sera un enfer pour les Bleus. »

Quel héritage pour la CAN et le Maroc ?

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, a déjà demandé des comptes à la CAF. Les sanctions pourraient être lourdes, notamment pour Pape Thiaw et la fédération sénégalaise suite à la tentative de retrait du terrain. Mais les sanctions ne régleront pas le problème de fond.

Le Maroc, malgré ses stades magnifiques, doit tirer les leçons de ce fiasco organisationnel. La Coupe du Monde 2030 ne tolérera pas des ramasseurs de balles chapardeurs ou des escortes policières défaillantes. Pour le football africain, le constat est amer : tant que la CAF restera une arène géopolitique plutôt qu’une instance de régulation sportive, ses finales continueront de virer au « grand n’importe quoi ».

En conclusion, la CAN 2025 aura été un spectacle grandiose sur le terrain, gâché par une coulisse malade. Le Sénégal repart avec le trophée, mais l’Afrique du football repart avec un immense chantier : celui de la crédibilité. Le talent est là, les infrastructures arrivent, ne manque plus que la rigueur d’une institution digne de ses champions.

Le chiffre à retenir :

C’est la première fois depuis 2000 (hors tirs au but) qu’un pays organisateur présent en finale de la CAN ne parvient pas à soulever le trophée à domicile. Un signe, peut-être, que même à domicile, le lobbying a ses limites face à la vérité du terrain.

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